En Russie, il est difficile de
dissocier état, religion et peuple. Les trois forment une sorte de Sainte
Trinité. A un point tel que le guide que nous avions à Moscou nous a fait cette
déclaration lourde de sens. « On n’est pas russe si on n’est pas
orthodoxe ». S’il avait fallu qu’un guide québécois abondent dans le même
sens envers des touristes étrangers en
affirmant « on n’est pas québécois si on n’est pas catholique » ou
« on n’est pas québécois si on n’est pas francophone », il ne serait
pas resté guide longtemps.
Voici comment le moine Nestor raconte dans une chronique du XIIième siècle la conversion du peuple russe à la religion orthodoxe :
Chronique de Nestor :
En
l’année 6494 (986), les Bolgares, qui professent la religion de Mahomet,
vinrent trouver Vladimir, et lui dirent : Quoique tu sois réellement un
prince sage et prudent, tu ne connais pourtant point de loi ni de religion,
Crois à la nôtre,
et honore Mahomet.--- En quoi consiste
votre religion? Répondit Vladimir. --- Nous croyons en Dieu, reprirent-il; mais
voici ce que nous enseigne le prophète ; Fais-toi circoncire, abstiens-toi de
la viande de cochon, ne bois pas de vin, et après la mort tu gouteras mille
voluptés avec les femmes. Il en donnera à chacun de nous soixante-dix belles,
parmi lesquelles on pourra choisir qui, à elle seule, réunira tous les genres
de beauté. Les Bolgares ajoutèrent à cela beaucoup d’arguments subtils pour lui
dissimuler la turpitude de leur croyance.
Vladimir
leur prêtait assez l’oreille, car il était lui-même grand amateur de femmes;
mais ce qui ne lui plut pas singulièrement, ce fut la circoncision et la
privation de viande de porc; la défense de boire du vin l’offusqua surtout.
Boire est le plaisir des Russes, dit-il aux Bolgares, et nous ne pourrions
vivre sans cela.
Peu
après vinrent des Allemands catholiques-romains, Nous venons, lui dirent-ils,
de la part du pape; et ils ajoutèrent ; Le pape, qui nous députe vers toi, te
fait dire : Ton pays ressemble au nôtre, mais non ta religion; car la nôtre, c’est la lumière : nous craignons Dieu, qui a créé le ciel et
la terre, les étoiles et la lune, et toute créature vivante, tandis que tes
dieux sont de bois. ----Qu’ordonne votre loi? répondit Vladimir. Nous jeunons,
reprirent-ils, suivant nos forces; et quand l’un de nous boit ou mange, il ne
le fait qu’en l’honneur de Dieu, ainsi que l’a dit notre maitre saint Paul..
--- Retournez chez vous, leur dit Vladimir; nos pères n’ont pas cru à votre
religion.
Des
Juifs qui demeuraient parmi les Khozares apprirent cela. Et vinrent à leur
tour; Nous avons entendu raconter, dirent-ils, que les Bolgares et les
chrétiens sont venus à toi, et qu’ils ont voulu te faire adopter leur croyance.
Les chrétiens croient à celui que nous avons crucifié; nous, au contraire ne
croyons qu’au vrai Dieu, au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. ----En quoi
consiste votre loi? Leur demanda Vladimir. ---- Notre loi, reprirent-ils,
prescrit la circoncision, défend la viande de cochon et de lièvre, et ordonne
l’observance religieuse du samedi.. ---- ou donc est située votre patrie? --- A
Jérusalem. ----Qu’est-ce que Jérusalem? --- Dieu s’est véhémentement fâché
contre nos pères; il nous a dispersés, à cause de nos péchés, dans toutes les
contrées de la terre, et notre pays est tombé en partage aux chrétiens. ---
Comment! Leur dit Vladimir, vous voulez enseigner les autres, vous que Dieu a
repoussés et qu’il a dispersés! S’il était
vrai que Dieu vous put aimer,
vous et votre loi, il ne vous eut point dispersés dans les pays
étrangers : voulez-vous donc, par hasard, que nous éprouvions le même
sort?
Bientôt
les Grecs envoyèrent un philosophe à Vladimir : Nous avons appris, lui dit
le philosophe, que les Bolgares sont venus te trouver pour t’exciter à adopter
leur croyance. Leur religion est une honte en présence du ciel et de la terre,
et ils sont maudits plus qu’aucuns autres hommes, car ils sont semblables à
Sodome et Gomorrhe, sur qui tombèrent des pierres de feu qui les précipitèrent
dans l’abime, et les firent rentrer sous terre. Semblablement viendra le jour
redoutable pour ceux-ci, ou Dieu,descendant du ciel sur la terre pour exercer
sa justice, les frappera, eux et tous ceux qui vivent ainsi honteusement et
loin de lui. Or, c’est ce que font ceux qui appellent Mahomet prophète. ___
Vladimir, à ces mots, cracha par terre et dit; C’est vraiment une honte! ---
Nous avons aussi appris, continua le prophète, qu’il t’est venu des gens de Rome pour t’endoctriner. La croyance de
ceux-ci diffère un peu de la nôtre : ils disent la messe avec du pain sans levain, qu’ils nomment
hostie; chose que Dieu n’a point ordonnée, car il a, au contraire, prescrit de
faire le service de la messe avec du pain levé, qu’il a donné à l’apôtre , en
disant : Ceci est mon corps, qui vous est abandonné; puis, prenant le
calice, il a continué : Ceci est mon sang, le sang du Nouveau Testament.
Les catholiques de Rome ne pensent pas ainsi; aussi ne sont-il pas de la vraie
religion.
En
l’année 6495 (987), Vladimir manda ses boyards et les anciens de la ville, et
leur dit : « Vous saurez que les Bolgares sont venus me trouver et
m’ont dit : Adopte notre croyance; qu’ensuite sont arrivés des Allemands,
qui m’ont pareillement fait valoir leur religion; puis les Juifs, à leur tour ,
et enfin, en dernier lieu, les Grecs, qui blâment toutes les religions, louent
exclusivement la leur, et à l’appui m’ont raconté l’histoire du monde depuis sa
création. Leurs discours m’ont paru sensé, et je les ai entendus volontiers,
quoique avec surprise. Ils disent qu’une autre vie nous attend, et celui qui
fait profession de leur foi ressuscitera après la mort, et ne périra pas pour
l’éternité; mais que celui qui suit une autre croyance doit bruler
éternellement… Que pensez-vous de tout cela? Les boyards et les anciens répondirent :
Tu sais, prince, que personne ne dit mal de sa religion; mais que tous, au
contraire, en font l’éloge. Si tu veux connaître l’exacte vérité, tu as des
hommes sages; envoie-les examiner la croyance de chacun de ces peuples et la
manière dont ils servent Dieu.
Ce
discours plut au prince et à tout le monde. Il choisit donc des hommes prudents
et observateurs au nombre de dix, et leur dit : Allez d’abord chez les
Bolgares, et examiner leur religion.
Ils
y allèrent; mais quand ils furent arrivés et eurent vu toutes les choses
honteuses du culte mahométans, et surtout comment ils prient Dieu, la tête
couverte, ils revinrent en Russie; Allez maintenant en Allemagne, leur dit
Vladimir, et donnez votre attention aux choses de la religion de ce pays-la,
puis après dirigez vos pas vers la Grèce.
Les
députés vinrent donc en Germanie, et examinèrent tout le service divin, puis de
là se rendirent à Tzaragrad, et allèrent trouver le tzar. Celui-ci leur ayant
demandé le sujet de leur voyage, ils lui dirent l’objet de leur mission. A ce récit
le tzar parut fort réjoui, et leur fit aussitôt un grand et honorable accueil.
Le lendemain, dès le matin, il envoya quérir le patriarche et lui dit :
Les Russes sont ici venus pour examiner notre croyance; prépare donc toutes
choses dans l’église et dans le chœur; toi-même
revêts tes ornements d’évêque
afin qu’ils voient la majesté de notre Dieu.
A
ces mots le patriarche fit appeler ses clercs; il ordonna le service comme pour
un jour de fête, fit fumer les encensoirs et entonner les cantiques et les
chants religieux. On conduisit les Russes à l’église, et l’on eut soin de les
placer dans un endroit commode, de telle sorte, qu’en entrant, ils pussent
admirer toute la décoration et la beauté magnifique de l’église, les chants et
les ornements du patriarche et des diacres, et, en un mot, la manière dont les
grecs adressent à Dieu leurs prières. A ce spectacle imposant, les députés
furent comme transportés, et ne purent assez louer cette façon de servir Dieu.
Les
tzars Bazile et Constantin les firent ensuite mander, et leur dirent :
Retournez maintenant dans votre pays. Et ils furent congédiés, comblés de
présents et de marques d’honneur.
De
retour en Russie, Vladimir convoqua ses boyards et les anciens de la ville,
auxquels il dit : Nos députés sont de retour, écoutons ce qu’ils ont vu.
Voyons,
ajouta-t-il en parlant à ceux-ci, dites-nous ce que vous avez recueilli.
Les
députés répondirent : Nous visitâmes en premier lieu les Bolgares, et vîmes
comme ils font dans leurs temples le service de Dieu, la tète couverte, et sans
ceintures; puis après des révérences, ils s’asseyent, regardant de coté et
d’autres comme des insensés. Il n’y a aucun plaisir à les voir; ils règnent
autour d’eux une insupportable puanteur, et tout y cause de l’ennui; en un mot,
leur religion n’est pas belle. Nous allâmes de la chez les Allemands; nous vîmes
leurs églises et leur manière de prier; mais il n’y a là non plus ni ornements
ni beauté. Enfin, nous arrivâmes chez
les Grecs : on nous conduisit dans les lieux ou se célèbre le service
divin; nous ne savions pas trop si nous n’étions pas dans le ciel; car en
vérité, sur la terre il est impossible de trouver tant de richesse et de
magnificence. Nous ne pourrions vous raconter ce que nous avons vu ; tout ce
que nous pouvons croire, c’est vraisemblablement on se trouve la en présence de
Dieu, et que le service divin des autres pays est totalement éclipsé. Nous
n’oublierons jamais tant de grandeur. Quiconque a gouté d’un si doux spectacle,
ne trouvera plus nulle part rien qui lui plaise; aussi ne voulons-nous plus
demeurer ici.
Et c'est ainsi que les Russes se convertirent à la religion orthodoxe.